Les Carnets du Sous-Sol
2019, 9 avr
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    D’où vient que vous êtes si fermement, si triomphalement persuadés que seuls le positif et le normal – bref, en un mot, le bien-être – sont dans les intérêts des hommes ? Votre raison ne se trompe-t-elle pas dans ses conclusions ? Et si les hommes n’aimaient pas seulement le bien-être ? Et s’ils aimaient la souffrance exactement autant ? Si la souffrance les intéressait tout autant que le bien-être ? Les hommes l’aiment quelquefois, la souffrance, d’une façon terrible, passionnée, ça aussi, c’est un fait. Ce n’est même plus la peine de se rapporter à l’histoire du monde ; posez-vous la question vous-même si seulement vous êtes un homme et si vous avez un tant soit peu vécu. Quant à mon opinion personnelle, aimer seulement le bien-être, ça me paraît presque indécent. Que ce soit bien ou mal, casser quelque chose, c’est parfois très plaisant. Car ce n’est pas la souffrance, au fond, que je défends ici, et pas non plus le bien-être. Ce que je défends, c’est… mon caprice, le fait qu’il me soit garanti quand j’en ressentirai le besoin. Par exemple, la souffrance est inadmissible dans les vaudevilles, je le sais. Dans le palais de cristal1, elle est, de plus, impensable : la souffrance, c’est un doute, c’est une négation, or qu’est-ce qu’un palais de cristal où le doute est possible ? Mais je reste persuadé que l’homme ne refusera jamais la souffrance véritable, c’est-à-dire la destruction et le chaos. Car la souffrance est la seule cause de la conscience. Même si j’ai commencé par affirmer que la conscience était pour les hommes leur plus grand malheur, je sais qu’ils l’aiment et ne l’échangeraient contre aucune satisfaction.


    Fiodor Dostoïevski, Les Carnets du sous-sol (1864)


    1. Le Palais de Cristal de Madrid, érigé pour accueillir la première exposition universelle en 1851, symbolise une plénitude de paix et d’harmonie de la nature humaine incompatible avec la tendance au chaos que Dostoïevski prête à l’Homme.  ↩

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