De la nature du patriarcat
2019, 18 mars
William Buckner
20m de lecture

      Traduction assez permissive d’un article de William Buckner pour Quillette. William Buckner est étudiant en anthropologie évolutive, son compte Twitter est @Evolving_Moloch.

      Les femmes sont, par nature, la source de presque toutes les discordes et litiges dans la communauté. Avec leurs incessantes tendances à l’adultère, leurs manifestes insensibilités aux ordres de leur père, mari, et frère, et leur folle passion pour les commérages et les complots – en cela et en bien d’autres aspects – les femmes sont le fléau des sociétés en paix.

      — Donald Tuzin, anthropologue, relatant le discours des Arapesh de Nouvelle-Guinée dans Rituals of Manhood (1982).

      L’humain est une espèce anisogame1. Pour nous, et pour tous les mammifères, la reproduction implique la fusion des gamètes – spermes petits et rapides se joignant à un œuf grand et relativement immobile. Cette asymétrie initiale entre les organismes produisant le sperme (mâles) et ceux produisant les œufs (femelles) contribue à différentes stratégies de sélection que les individus de chaque sexe ont tendance à utiliser.

      Le conflit sexuel est une inévitable conséquence du fait d’être une espèce se reproduisant : les intérêts des mâles et des femelles à ce niveau ne s’alignent pas toujours. En mammifères placentaires d’un genre particulier, les femmes ont leur grossesse et donnent naissance à des enfants naturellement sans défense, puis le nourrissent par la lactation après la naissance. Les conséquences potentielles de l’activité sexuelle des hommes et des femmes diffèrent – puisqu’ils ne sont pas contraints par la grossesse, les hommes peuvent souvent tirer une meilleure valeur sélective à poursuivre plusieurs partenaires, mais ils sont aussi exposés au risque d’être trompés par une partenaire et d’investir leurs ressources dans un enfant qui n’est pas le leur. Ces différences biologiques fondamentales en matière de reproduction – l’investissement plus grand des femmes lié à la grossesse et à l’allaitement, le grand potentiel reproducteur des hommes et l’incertitude de la paternité – ébauchent les bases, dans une certaine mesure, du système social patriarcal.

      Dans The Concise Encyclopedia of Sociology, la professeure en études de genre Michelle Meagher écrit « le patriarcat est une théorie tentant d’expliquer la stratification genrée de la société est le résultat d’une construction sociale plutôt que celui de faits biologiques et naturels. » Alors que le débat sur cette question se concentre sur l’influence du facteur social – des pratiques sociales en particulier –, ça n’a pas toujours été le cas. Quelques uns des premiers et des plus pertinents travaux sur le sujet furent écrits dans les années 80 et 90 par des sociologues féministes tournées vers la théorie évolutionniste, qui ont intégré à leur analyse la primatologie et l’ethnographie afin d’affiner leur compréhension du degré de domination masculine à travers les sociétés humaines.

      L’anthropologue Sarah Hrdy, féministe auto-proclamée sociobiologiste, commit l’une des première analyse évolutionniste de l’idée du patriarcat dans The Woman That Never Evolved (1981). Comme je le fais ici, Hrdy retrace la raison initiale de la domination masculine à l’anisogamie, mais a aussi noté le rôle de l’environnement social, agissant comme catalyseur ou inhibiteur. Hrdy critique les théories ne reposant que sur l’aspect social :

      Ils ne peuvent expliquer l’asymétrie sociale dans aucune autre espèce. Pourtant la domination masculine caractérise la majorité de plusieurs centaines d’espèces qui, comme la nôtre, appartiennent à l’ordre des primates. Mise à part quelques exceptions notoires, les asymétries sexuelles sont quasiment universelles chez les primates. Le bon sens devrait faire veiller à ce qu’un phénomène si répandue ne soit pas expliqué en faisant seulement référence à un sous-groupe particulier parmi tous les exemples.

      Les “exceptions notoires” qu’Hrdy mentionne font référence à 3 contextes sociaux parmi les espèces de primates qui sont plus favorables aux femelles de haut rang : là où il y a monogamie, là où les femelles ont des périodes de chaleur courtes (qui tempère la compétition masculine pour le reste de l’année) et là où les femelles sont dans un contexte matrilinéaire (le rang est hérité par la lignée des femmes) de “solidarité féminine” [NDT : sisterhood], groupes de proches. Hrdy met en avant le rôle de la monogamie en particulier, écrivant que « le seul cas où l’on trouve quelque chose s’apparentant à l’égalité des sexes en termes de droits d’accès aux ressources est celui des sociétés monogames ».

      Puisque bien des éléments du système social patriarcal sont liés aux différences entre les sexes, on peut s’attendre à trouver des “comportements patriarcaux” dans toutes les sociétés, y compris celles censées être égalitaires. Peut-être le meilleur exemple de cela est-il l’extrême violence parfois employée par les hommes dans la poursuite des femmes, ou dans la tentative de contrôle de leur sexualité. Comme l’anthropologue Richard Wrangham et le psychologue Joyce Benenson notent dans le chapitre “Cooperative and Competitive Relationships within Sexes” de leur livre Chimpanzees and Human Evolution, à travers toutes les cultures, « la première cause d’agression au sein de la communauté entre les hommes est la compétition pour le status et l’accès aux femmes. »

      Les Hadza d'Afrique de l'Est

      Au sein des Hadza de Tanzanie, les femmes ont un haut degré d’autonomie, et sont libres de choisir leurs partenaires de mariage. L’anthropologue Frank Marlowe écrit « Les choix des femmes semblent être le premier facteur d’influence sur les mariages des Hadzas. » C’est tout à fait remarquable, car le premier marriage des femmes est généralement arrangé dans la plupart des sociétés de chasseurs-cueilleurs – et également dans les autres communautés plus petites – et les hommes tendent à avoir plus de poids que les femmes. Les Hadzas ont aussi un des taux d’homicides les plus bas de toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs, comme je l’ai remarqué dans un article précédent pour Quillette. Pourtant, même chez les Hadzas, la compétition entre hommes pour les femmes restent un sujet de discorde majeur. Marlowe de noter :

      La principale source des conflits pouvant aller jusqu’à la violence est la compétition pour les partenaires. Presque tous les meurtres d’un Hadza par un autre sont des crimes de jalousie. Ils peuvent survenir lorsque quelqu’un découvre que sa femme le trompe, auquel cas il arrive qu’il tue l’autre homme et bat sa femme, ou les tue tous les deux. Plus souvent, cependant, c’est quand deux hommes sont en compétition vis-à-vis de la même femme.

      Nous observons le même phénomène chez d’autres sociétés relativement égalitaires. Prenons les très matrilinéaires Mosuo (aussi appelés les Na) de Chine, là où « l’homme n’est jamais le patron » selon The Guardian : le travail ethnographique de Cai Hua, A Society without Fathers or Husbands (2001), révèle les mêmes conflits vis-à-vis de la sexualité, et particulièrement la tentative des hommes de la contrôler, comme partout ailleurs. Hua écrit :

      Dans certains foyers, particulièrement ceux d’individu au métier haut placé, le mari interdit à sa femme de recevoir de la visite. Certains disent : « Avant qu’elle s’installe (en tant que femme) à la maison, elle peut faire ce qu’elle veut. Il n’est pas question de lui dire quoi que ce soit. Mais une fois qu’elle a emménagé, elle ne le peut plus. » Les maris en revanche ne se privent pas d’aller voir d’autres femmes.

      Ça n’est pas exceptionnel pour de jeunes Mosuo d’empêcher des hommes de l’extérieur de rendre visite aux femmes de leur communauté ; « dans certains villages, avec insultes et violence, les jeunes hommes chassent un visiteur venu de loin dont le seul lien à leur communauté est la femme qu’il convoite. Ce phénomène est arrivé relativement fréquemment avant 1960. »

      Hua évoque de nombreux de cas d’étude relatant des conflits d’importance d’ordre sexuel. Il note un cas de violence aggravée d’un homme sur une femme en rapport à une histoire d’adultère : « Pendant leur relation, Dgimatsie a vu [d’autres partenaires]. Une fois, elle revenait de Zuo-suo depuis les montagnes, Ishi [son mari] la attrapé et lui a coupé le nez avec un couteau. Dgimatsie est encore en vie, et cette cicatrice sur son nez témoigne de cet accès de jalousie. »

      Pour Hrdy, c’est surtout le problème de l’incertitude de la paternité, et des mécanismes culturels censés y remédier, qui rendent nécessaires les pratiques sociales patriarcales : « Pour garder les femmes (et leur sexualité) sous contrôle, les maris et leurs proches (et sans doute surtout les foyers propriétaires) mettent en place des pratiques sociales permettant la subordination des femmes et conférant aux hommes une autorité sur elles. » Il est important de remarquer que les femmes supportent elles-mêmes parfois les normes sociales contrôlant la sexualité féminine, dans la mesure où cela bénéficie à leur descendance.

      Dans toutes les cultures, il y a une inéquité dans le traitement de l’adultère selon qu’il soit commis par l’homme ou par la femme. Sur 96 sociétés observées (du Standard Cross-Cultural Sample), l’inégalité de traitement est constatée dans 72 cas, où les femmes sont punies plus durement que les hommes, tandis que dans seulement 24 cas les hommes et les femmes ont droit à la même punition. La raison pour laquelle les hommes supportent cette situation est évidente, puisque cela leur permet d’avoir plus de certitude vis-à-vis de leur paternité grâce à la menace de punition d’adultère qui pèsent sur les femmes, tout en leur permettant plus de largesse afin d’accroître leur chance de reproduction avec une liaison extra-conjugale.

      En fait, de nombreuses femmes peuvent bénéficier des institutions patriarcales. Si elles sont membres d’une famille riches et puissantes, dans un système patrilinéaire, elles ont plus de raisons de supporter les normes sociétales contraignant la sexualité féminine et clarifiant la certitude de la paternité, afin d’éviter que l’héritage ne soit reçu entre les mains d’enfants illégitimes de leurs frères et fils. Hrdy écrit que, lorsque les dots sont généreuses, « la famille […] a intérêt à s’assurer de la virginité et de la fidélité future de la mariée. L’accès aux ressources d’une famille riche par mariage ou concubinage est disputé, et la famille de la mariée est directement impliquée sa réputation et son éligibilité. » La compétition intrasexuelle joue aussi un rôle ; les femmes ont parfois intérêt à prévenir le comportement sexuel d’autres femmes, afin de réduire les chances que leur partenaire les trompe ou partage ces ressources avec une autre femme.

      Dans The Evolutionary Origins of Patriarchy (1995), publié dans Human Nature, l’anthropologue féministe Barba Smuts met en exergue six facteurs dont elles pensent qu’ils contribuent à l’existence des systèmes patriarcaux chez l’homme :

      1. Le faible pouvoir des associations de femmes à travers les sociétés humaines, lié notamment au résidence patrilocal (le fait de vivre proche de la famille du mari après le mariage), plus fréquente que les résidences matrilocales.
      2. La force des alliances entre hommes, liée notamment à l’impératif de guerre.
      3. Le contrôle des ressources par les hommes.
      4. Les inégalités de richesse et de pouvoir chez les hommes, laissant les femmes plus vulnérables à l’autorité d’hommes puissants et réduisant le contrôle des femmes sur leur sexualité.
      5. Le comportement des femmes incitant les hommes à contrôler les ressources et leur sexualité.
      6. La capacité humaine au langage (contrairement aux autres primates), qui permet aux hommes de diffuser des idéologies favorisant la domination masculine.

      Selon Smuts, ces caractéristiques ont conduit les humains à développer un système social de domination masculine unique et plus extensif que chez les autres primates. Chez bien d’autres espèces de primates, les femmes vivent plus près de leurs proches, tandis que les hommes se dispersent dans d’autres communautés. En outre, les femelles primates peuvent subvenir à leurs besoins et ceux de leurs petits sans avoir recours aux mâles vis-à-vis des ressources. Smuts indique que ces différences par rapport aux primates crééent de nouveaux types de conflits sexuels. Smuts écrit aussi en tant qu’auteure engagée dont les publications pourraient influencer les mouvements sociaux, comme elle pense que ces six caractéristiques indiquent « clairement les contre-stratégies sur lesquelles les femmes doivent travailler afin de réduire les inégalités hommes-femmes », par exemple par le fait d’encourager les solidarités entre femmes et réduire les inégalités entre les hommes.

      Pour ce qui est des alliances entre femmes, Hrdy étudie la compétition entre femmes chez les primates, et la manière dont des intérêts évolutifs concurrents peuvent empêcher le développement des solidarités entre femmes, donnant des exemples comme « la compétition entre femmes pour les ressources, ou la manipulation des hommes par les femmes afin de protéger la descendance et inciter les hommes à s’investir. »

      Le modèle de Smuts se base aussi assez largement sur la primatologie, mais nous pouvons le comparer aux données ethnographiques et historiques. L’anthropologue Laura Betzig a décrit le degré de contrôle extrême que les hommes de haut rang exercent sur les femmes et leur reproduction au temps des premiers empires, « dans chacune des six civilisations primitives – Mésopotamie, Égypte, Inde, Chine, Mexique et Pérou – les empereurs ont récupéré des centaines de femmes et ont eu des centaines d’enfants. » Bruce Trigger approuve :

      Chaque civilisation a montré différents degrés de favoritisme vis-à-vis des hommes… La position des femmes semblent avoir été inférieures à celles des hommes dans toutes les civilisations premières, étant donné l’importance capitale du leadership masculin, l’accès plus important des hommes aux ressources grâce à la manipulation politique et la guerre, et l’importance croissante de la société et de l’État dans la vie familiale.

      Nous voyons ici de nombreux thèmes évoqués par Hrdy et Smuts, comme : la solidarité entre hommes en période de guerre, les inégalités de richesse et de pouvoir, le contrôle par les hommes des femmes et de leurs reproduction. Cependant, ces premières civilisations furent par beaucoup considérées comme patriarcales, et nous devrions donc nous intéresser à des communautés de plus petite échelle afin de voir comment ces structures se manifestent.

      Prenons par exemple les horticulteurs Mundurucu d’Amazonie, dont les us sont matrilinéaires. Yolanda et Ryan Murphy, deux anthropologues, remarquent :

      Les hommes ont tendance à être isolés de leurs proches, et les femmes ont souvent un parent immédiat vivant dans la même maison ou autour. Et dans une société qui articule la solidarité autour des liens de sang, cela signifie que les femmes sont mieux entourées et supportées que les hommes.

      Les femmes produisent aussi la plupart de la nourriture. L’anthropologue Thomas Gregor écrit que « les femmes ont le contrôle pratique de l’économie de la distribution de la nourriture, ce qui inclut la distribution de la viande fourni par les hommes. Les hommes ne dérangent pas les activités domestiques puisqu’elles sont le domaine exclusif des femmes. » Les Mundurucu sont universellement monogames, à l’exception de quelques chefs polygames de par le passé, et la monogamie est « imposée par les femmes ». En outre, les relations entre les hommes Mundurucu sont relativement équitables, avec peu d’inégalité de richesse ou de pouvoir.

      Dans ce cas, beaucoup de conditions permettant de mitiger l’influence du patriarcat sont réunies. Pourtant, les Mundurucu témoignent d’une structure sociale dominée par les hommes.

      Chaque femme doit avoir un homme adulte garant, qui la protège, à condition qu’elle se plie aux standards définis pour les femmes… Elle peut être gardée par son frère ou son père, mais la plupart des femmes adultes appartiennent à leur mari, ce qui est une réaffirmation du droit des hommes, et de leurs clans patrilinéaires, envers la sexualité des femmes.

      Chez les Mundurucu, les « femmes dépravées », qui tiennent tête à l’autorité des hommes, sont parfois punies par viol collectif : « les hommes disent explicitement qu’ils utilisent leur pénis pour dominer les femmes. » Cette punition transcende les liens de sang, et on voit parfois des cousins au premier degré participer. Deux des conditions qui semblent contribuer à la domination masculine sont l’organisation patrilinéaire de la descendance, où la lignée à fort intérêt à exercer un contrôle sur la sexualité féminine, et l’historique de guerre des Mundurucu. La résidence matrilocale, plutôt que de mitiger la possibilité des alliances entre hommes, a provoqué le développement d’une solidarité inter-ethnique, ce qui a élargi le cadre des guerres tribales. Gregor écrit que « la séparation entre les sexes et la domination par les hommes est plus une question entre les communautés qu’à l’intérieur de celles-ci. »

      Nous pouvons comparer les Mundurucu au Tiwis, une société de chasseurs-cueilleurs aborigènes du Nord de l’Australie. Comme chez les Mundurucus, les femmes Tiwis répartissent la nourriture ; cependant, contrairement aux Mundurucus, les Tiwis ont un système de descendance matrilinéaire. De plus, les marriages Tiwis sont particulièrement inéquitables, comme je l’ai décrit dans un récent article :

      Les Tiwis – comment tant d’autres communautés aborigènes – sont organisés selon un système qu’on a parfois appelé la polygynie gérontocratique, dans lequel la plupart des femmes sont mariées en polygamie à des hommes plus agés, tandis que la plupart des jeunes hommes sont seuls. Les Tiwis pratiquent le don d’enfant et le remariage des veuves : les jeunes filles sont promises en mariage par leur père avant même d’être née, et les veuves sont contraintes de se remarier peu de temps après le décès de leur mari.

      Cela a conduit certains hommes âgés à avoir près de 20 fiancées, alors que les adultes de 20-30 ans n’en avaient pas, et que les hommes de 30-40 ans ne sont mariés qu’à de vieilles dames. Pour obtenir une fiancée, les hommes promettent les femmes de leur famille aux autres hommes – parfois avant que leurs sœurs, nièces, etc. ne soient nées – en échange des femmes de la famille d’un autre homme, afin de les marier. Ici, plutôt qu’un système de descendance matrilinéaire et un contrôle des ressources par les femmes afin d’accroître leurs poids et de mitiger les effets du patriarcat, nous sommes dans une situation où les hommes utilisent les femmes de leur famille comme moyen de négociation : nouer des liens fraternels avec ces échanges, obtenir de nombreuses femmes, et s’octroyer une main d’œuvre produisant des surplus de nourriture, ce qui lui permet de mener des banquets et d’améliorer son statut social.

      Le motif récurrent tend à montrer que la polygynie est synonyme d’un travail plus intense des femmes, moins d’inégalités de ressources entre les hommes, des mariages arrangés en faveur des hommes. Nous pouvons constater que les relations entre le contrôle des ressources, les inégalités et les pratiques sociales patriarcales sont complexes. Même chez les monogames et relativement égalitaires Hadzas, nous trouvons une pratique pseudo-religieuse, l’epeme, qui réserve les parts les plus larges du gibier aux hommes adultes. Marlowe écrit :

      Quand un homme dans la vingtaine tue un animal imposant, il devient l’epeme, l’homme complètement adulte. Certaines parties de cet animal ne peuvent être manger que par l’epeme. Non seulement les femmes et les adolescents ne la mangent pas, mais ils ne peuvent même pas la voir sous peine de, selon eux, mourir, tomber malade ou s’attirer nombre de malédictions.

      La théorie de Smuts définit les points clés à l’origine du système social patriarcal, mais nous pouvons voir que ces systèmes s’instaurent même lorsque la plupart de ces conditions ne sont pas réunies. À Hrdy d’ajouter « un sous-groupe de sociétés humaines (patrilinéaire et stratifié) remporte le prix du “sexisme”.» Comme nous le constatons, même dans les sociétés plutôt égalitaires et non-patrilinéaires, on trouve des institutions dominées par les hommes. Nombre de communautés de chasseurs-cueilleurs considérées comme égalitaires ont pratiqué le rapt des femmes chez les groupes voisins au 19^ème^ et 20^ème^ siècles.

      Tout cela appelle donc une autre explication à la domination masculine à travers les sociétés humaines. Le psychologue évolutionniste David Buss, par exemple, considère que les sociétés patriarcales sont, dans une large mesure (mais pas entièrement), le choix des femmes :

      Mon opinion est que les préférences des femmes pour un partenaire qui a réussi, qui est ambitieux et capable de subvenir aux besoins de sa famille ont évolué conjointement aux intérêts bien compris des hommes, dont la prise de risque, la bataille pour le rang, l’anéantissement de la compétition, la formation de solidarités et une aptitude à l’effort individuel afin de surpasser les autres hommes dans la mesure de ce que les femmes désirent. Le croisement entre les mécanismes de cette co-évolution chez les hommes et les femmes ont créé les conditions historiques ayant permis aux hommes de dominer dans l’accès aux ressources.

      Le problème de cette explication réside dans l’omniprésence des mariages arrangés à travers toutes les cultures. Les jeunes mariées ont généralement peu de poids dans la négociation ; ces mariages bénéficient quasi systématiquement aux hommes de haut rang. Il est vrai que la mariée et ses proches peuvent y avoir intérêt dans une certaine mesure, ou qu’elle peut choisir de s’y opposer vigoureusement, ou qu’elle peut divorcer (parfois), mais sa marge de manœuvre est plutôt limitée. En outre, pour ce qui est des Tiwis, l’idée que ce serait un choix des femmes semble improbable. Buss, comme Hrdy et Smuts, pense que le contrôle des ressources par les hommes est un facteur clé de l’instauration du patriarcat, mais cela va à l’encontre de certains exemples étudiés, où la domination masculine est effective même lorsque les hommes ne gèrent pas les ressources. Certaines normes patriarcales, comme la mutilation génitale des femmes, peuvent avantager certaines femmes vis-à-vis dans la compétition intrasexuelle, mais ne peuvent pas être le résultat d’un choix délibéré des femmes, mais reflète plutôt les intérêts de l’homme et de sa descendance en cela qu’elle assure la certitude de la paternité.

      Pour être honnête avec Buss, dans beaucoup de petites communautés les guerriers vainqueurs sont récompensés par des opportunités sexuelles, ce qui est cohérent dans le fait que certains choix de femmes encouragent la perpétuation des pratiques sociales patriarcales, mais dans ce cas, distinguer le choix de la coercition n’est pas évident. La compétition entre hommes, entre lignées et les processus d’évolution culturels joue un rôle dans bien des traditions sociales patriarcales, tout particulièrement dans le domaine de la guerre.

      Alors que le choix des femmes peut parfois privilégier le caractère dominateur des hommes, dans beaucoup d’environnements sociaux, les femmes vont vouloir quelqu’un capable de subvenir à ses besoins et de la protéger, elle et ses enfants. En de telles circonstances, si elles ne choisissaient que des hommes qui participent souvent à la guerre, cela serait une stratégie médiocre (Buss n’est pas insensible à cet argument). Après tout, les humains se mettent en couple afin que l’homme puisse s’investir largement dans sa progéniture – par l’approvisionnement, la protection ou la dispense de soins –, l’enfant en étant dépendant car naturellement sans défense. Mon sentiment, que j’ai pu écrire ici ou , est que les peuples préfèrent une mise en couple monogame, ce qui est plutôt stable, dans la plupart des sociétés. Bien entendu, les divorces, les liaisons adultères et la violence conjugale peuvent survenir partout, plus ou moins fréquemment, mais dans toutes les sociétés, les gens forment des liens de coopération sur le long-terme avec le sexe opposé. Très souvent, ils vivent ensemble, s’entraident et élèvent les enfants ensemble.

      De même, la coopération entre hommes et femmes permet de trouver des solutions à des situations pouvant exacerbées les pratiques sociales patriarcales. Par exemple, chez de nombreuses communautés, de lourds tabous pèsent sur les femmes ayant leurs règles ; elles sont parfois isolées dans des huttes, ont l’interdiction de toucher certains objets ou de pratiquer certaines activités. Ce fut le cas chez nombres de chasseurs-cueilleurs de l’île d’Andaman, où les femmes étaient effectivement isolées pendant leur période de règles. Mais les Onges furent figure d’exception : les hommes coupent les longues feuilles d’un arbre pour en faire un [[[garment]]], le bataghe, qu’ils donnent à leurs femmes pendant leurs règles. Il n’y a donc là aucun tabou d’aucun ordre.

      À la fin de son ouvrage, Hrdy écrit que les avancées modernes en terme d’égalité des sexes sont liées à une « unique concordance de conditions historiques, de valeurs, d’opportunités économiques et d’héroïsme de la part des suffragettes, et particulièrement des développements technologiques ayant conduit à la possibilité de contraception et de la mécanisation du travail ménager, atténuant les différences d’ordre physique entre les sexes. » Comme Hrdy considère que les pratiques sociales patriarcales sont enracinées dans notre évolution, elles pensent que le progrès vers l’égalité des sexes n’est pas chose aisée. Je conclurai avec l’ultime phrase de son livre ; « les injustices perdurent ; il y a plein de nouvelles problématiques ; pourtant, jamais auparavant – pas une fois en 70 millions d’années – les femmes ont-elles été si proches de pouvoir suivre leur destin propre. »


      Si vous lisez l’anglais, je vous invite à lire les commentaires.
      Quelques extraits :

      La plus frappante différence entre le rôle des hommes et celui des femmes dans la société c’est l’exposition au risque ; les hommes prennent des risques au bénéfice de la société tandis que les femmes en sont protégées, toujours au bénéfice de la société. [AJ]

      Les femmes demandent non seulement des droits, mais elles préfèrent un mari puissant qu’elles peuvent influencer au lieu d’être puissante elle-même. De même pour la richesse. [Stephanie]

      Il n’est pas évoqué le fait que les femmes jouent un rôle important dans les mariages arrangés. La plupart des mariages arrangés bénéficent la famille de la mariée et les femmes (et les tantes) y sont autant investies que les hommes. [Markus]

      Martin Van Creveld soutient que le “patriarcat” a pour fonction première de protéger les femmes du viol. [KD]

      Quoi qu’il en soit, on peut quand même supposer que tout ne se réduit pas à l’anisogamie…


      1. Dont les gamètes mâles et femelles sont différents.  ↩

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