Dépasser Cousin ?
2018, 29 août
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      La découverte de la critique radicale portée par Francis Cousin a pour moi été un changement de paradigme majeur. Cette nouvelle compréhension historique m’a permis d’aborder le réel (marchand) sous un jour nouveau, un angle inédit et révélateur de ce truc qui ne tourne pas rond, cette petite voix qui trotte dans notre tête, celle qui dénonce toujours ce faux omniprésent ; une vision nouvelle qui apportait bien des réponses là où nulle part je n’en avais trouvé.
      Elle posait aussi et toujours la grande question de l’après. En dernière analyse, c’est l’ultime appropriation du logos qui donne l’arme du renversement d’un monde à l’envers. Or, dans cette acrobatie dialectique, Francis Cousin est allé plus loin que quiconque, plus loin que Marx lui-même – trop loin peut-être ?
      La totalité du champ social de l’Homme est parasité par l’abstraction du Capital. Quel espoir se dessine alors ? Il semble que pour la minorité des initiés, des “sachants”, il n’y ait d’autre voie que celle de prendre son mal en patience. D’un nihilisme l’autre, de l’impuissance individuelle à la toute-puissance en groupe. Une trajectoire qui conduit à ce que nous étions censé éviter : le bourbier de l’indistinction, à perte de vue.
      La totalité du champ social de l’Homme est parasité par l’abstraction du Capital, donc. Pourtant, et sans doute faut-il la subir réellement pour la comprendre, cette abstraction, c’est nous.

      Il serait loufoque de croire que les piliers de notre anthropologie nous auraient soudainement quitté il y a 12 000 ans – car l’Homme ne s’est pas fait au Néolithique. Encore aujourd’hui, ils sont aussi nos désirs, nos principes ; ils résonnent dans nos cœurs et nos corps : le profond désir des hommes d’être des hommes, le profond désir des femmes d’être des femmes, nos passions bien humaines et, surtout, notre unique faculté au Concept, pouvoir hors du Temps et de l’Espace – la pleine incarnation de notre Humanité. Et cela dépasse effectivement tout, y compris ce que nous croyons en faire.
      La Culture oppresse, et nous sommes la Culture ; nous l’avons créé de toutes pièces. Le Créateur, c’est nous.
      Les fondations ancestrales de notre être générique n’ont jamais cessé de nous soutenir et, plus que toute autre chose, ont toujours érigées, dialectiquement, nos conditions d’humanité à mesure que nous les avons réécrites.

      Un jour, le singe s’est cuit un steak. Plus tard, il se mit à construire des cathédrales, et ensuite des fusées.

      RULE 7 / Pursue what is meaningful (not what is expedient)1

      Dans l’appropriation du monde par notre acte de conscience historique, nous, les Hommes, avons découpé l’objet du monde dans le seul et unique but de le faire nôtre. Ainsi, la con-science engendre la science. Cette division est la cause profonde de l’émergence de notre subjectivité, en tant que nous sommes maintenant les sujets de ce monde. Ce découpage, cette analyse, cette fin totalitaire propre à notre espèce, propre à notre biologie, a réalisé une nécessité profonde : celle de distinguer ; ainsi, des valeurs émergent la valeur.
      Le monde naturel et objectif n’est régit que par l’indétermination et l’immédiateté de la totalité comme tout organique auquel rien ne se substitue. Le monde culturel et subjectif est la détermination de la partie comme moyen auquel la souffrance du monde ne doit pas se substituer.
      La Culture prend un chemin, celui de l’Histoire ; et ceux qui s’en lamentent restent derrière – car la Nature a horreur du vide.

      C’est de l’indistinction du bourbier relativiste, celle de l’Idéologie et du Spectacle, qu’il nous faut à tout prix nous prémunir. Ces marécages sont le béton sur lequel nous marchons, et il ne nous mène pas nulle part – il nous mène dans ce que le XXème siècle a vu de plus sanglant.
      S’incarner, c’est lutter contre cela et assumer la réalité de notre responsabilité historique – c’est poursuivre l’œuvre humaine. Nier notre héritage naturelle, c’est nier l’expérience humaine toute entière, l’enseignement des siècles.2

      Dans l’introspection scientifique de l’homme sur lui-même, nous avons découvert que la sécrétion de sérotonine (l’hormone de la plénitude, du “bonheur”) est consubstantielle à la poursuite d’un but. Il semblerait donc que le sens de la pratique sociale soit de chercher son incarnation historique, au moins tenter de le faire, à défaut de se morfondre et de tomber dans l’immobilisme, précurseur de l’indistinction. Se déterminer en conscience.

      Dans le douloureux déchiffrement de son propre drame existentiel, l’Homme se réalise à mesure qu’il se découvre comme nature prenant conscience d’elle-même.3
      Le grand drame humain, son dilemme éternel : sa Nature est sa Culture, mais sans Culture, point de Nature. Nous sommes à l’aube de la réconciliation et ce chemin est nôtre, à titre individuel et collectif. Assumer la mission historique de ce dépassement est notre mission, en tant que société et en tant qu’individu, et non celle de présager d’un hypothétique avenir qui balaye d’un revers la civilisation.
      Je suis lassé d’attendre demain alors que je peux faire maintenant.

      Que la Commune soit ou qu’elle ne soit pas – une chose est sûre : la domination consciente de l’histoire par les hommes qui la font, voilà tout le projet révolutionnaire.4


      1. Jordan B. Peterson, 12 Rules for Life: An Antidote to Chaos. Random House Canada, 2018.  ↩
      2. César Daly, Revue générale de l’architecture et des travaux publics, 1847.  ↩
      3. Jean Jacques Elisée Reclus, L’Homme et la Terre, 1905.  ↩
      4. Internationale Situationniste, De la misère en milieu étudiant, 1966.  ↩